Le 23 novembre 2019

Le binge-watching : liberté ou intempérance ?

Inspiré du binge-drinking, ou beuverie effrénée, et apparu dans les années 1990, le terme désigne le fait de visionner plusieurs épisodes d’un programme télévisé dans un temps court, sur des DVD ou, plus massivement, sur les plateformes de streaming. Le binge-watching suscite auprès de ses adeptes un goût de la vitesse et du contrôle. Il incarne la possibilité nouvellement acquise du consommateur de “délinéarisation” des programmes. Celle de choisir le moment, la durée et la quantité de contenus qu’il souhaite absorber. Mais pourquoi qualifie-t-on le visionnage intensif d’épisodes de séries de boulimique, frénétique et pathologique, plutôt que de passionné, enthousiaste et exalté ?

L’anglicisme a un effet pervers : il transforme la qualité du spectateur. Oubliés la culture ou le divertissement, il n’est plus question que de consommation. Avoir plutôt qu’être…

En littérature, on pense au “rat de bibliothèque”, on évoquera – plus neutre -, l’avidité ou la passion dévorante des lecteurs. Même le lecteur de polar plongé dans son bouquin n’est pas perçu comme dépendant. Les formules sont plus tranchées, voire négatives, pour les consommations médiatiques présentant une composante technologique. « Couch potato » qualifie les sédentaires qui regardent la télévision, « accros aux jeux vidéos » ceux qui y jouent constamment, et de nouveaux termes comme « dépendance aux écrans » et « bien-être numérique » voient le jour, invoquant l’idéal socratique de tempérance et de maîtrise de soi. Si ces pratiques sont stigmatisées pour leurs conséquences sur la santé, les termes cités mettent à nu une inquiétude d’ordre sociétal et existentiel : celle de disparaître dans un monde virtuel. La technologie a son lot d’impensés, finalement, elle interroge chacun sur sa condition.

Cela tient à l’ambivalence première de la pratique, coincée entre oubli de soi et performance.

Officiellement, Netflix a adopté un discours de libération du consommateur des contraintes du linéaire. Mais le module de « postplay », ou enchaînement automatique des épisodes, intégré par défaut, met sévèrement à l’épreuve sa capacité à dire non. L’apparente consommation libérée se mue alors en capture docile de l’attention. Un épisode, puis un deuxième et la soirée y passe…

Opère alors une métaphore moderne de la dialectique hégélienne : puisqu’il est libre de contrôler sa consommation, le binge-watcher consent plus ou moins à être pris au piège.

Le temps du visionnage, il perd sa capacité d’agir dans la « vraie vie ». Au fond, le phénomène de binge-watching donne à réfléchir sur le sens de cette « vraie vie ». Jadis, Marcel Proust incitait à la voir dans la littérature. Inclinerait-il aujourd’hui à la trouver hors ou au-dedans des séries ? La seule liberté que le binge-watching offre est un refuge temporaire, hors du monde.