Le 10 novembre 2020

Que dire de novateur sur l’innovation?

S’il n’est pas tout neuf, le terme « innovation » est nouvellement agité partout comme une étiquette à laquelle personne ne pourrait se soustraire. Tant et si bien qu’il n’implique souvent plus rien de si novateur… Le terme ne réfère d’ailleurs plus à une action ou un produit unique, qui s’inscrirait en rupture (disruptif?) avec le passé. Indice de l’air du temps, il évoque davantage un état d’esprit.

« Innover, c’est comprendre, écouter, reconnaître et détecter les prochaines tendances » (Covivio). L’innovation désigne une attitude face au monde qui sonne comme une promesse autant que comme un mot d’ordre.

Les discours corporate revendiquent avant tout l’innovation comme une valeur. À ce titre, elle se veut gage de singularité. Elle est pourtant la valeur n°1 en France selon l’Index des valeurs corporate, ce qui la rend moins différenciante que symptomatique du récit commun dans lequel s’engage aujourd’hui les entreprises : celui du renouveau du progrès, dont le mot a fortement diminué dans notre vocabulaire depuis qu’il est annoncé en crise.

L’histoire de l’industrie est jalonnée de ses innovations. En se qualifiant d’innovante, l’entreprise rappelle et réactive cet héritage et son profil de pionnière.

C’est ce que le sociologue Max Weber appelait « la légitimité de l’éternel hier » : l’appel à l’histoire et à la tradition est une manière d’exprimer cette identité patrimoniale. On le retrouve dans des affirmations comme « l’innovation est au coeur de notre ADN » (Atos). Innover, c’est ainsi conjuguer l’audace du changement avec la légitimité du savoir-faire. La proximité du terme avec son équivalent en anglais n’est sûrement pas anodine : elle projette au-delà des frontières et offre, en plus de l’avenir, la perspective de l’international.

Posture toute contemporaine, l’innovation apparaît comme un paradoxe à l’heure de la raison d’être. Cette dernière se veut différenciante ; l’innovation est un terme ordinaire. Elle se veut engageante ; l’innovation à elle seule ne renvoie à rien d’autre qu’à elle-même.

À l’innovation doit ainsi s’ajouter un pourquoi, un ancrage dans les enjeux sociétaux. C’est d’autant plus essentiel en période de crise, alors que le « monde d’après » se cherche.