Le 4 février 2019

Les jeunes en font-il trop avec trop ?

  • Je suis trop fatigué
  • Grave ! C’était une soirée de fou !

Est-ce si « grave » que ça ? Il faudrait que la soirée ait été vraiment folle pour que le locuteur soit fatigué au-delà de la mesure, comme il le laisse entendre ! Bien sûr, on comprend sans mal que ce n’est pas le propos. À quoi bon, dès lors, utiliser des mots aussi forts pour dire des choses aussi banales ?

Le phénomène est fréquent dans la langue : à force de répétitions, un mot perd de sa charge intensive, de sa précision.

En anglais, on parle de semantic bleaching, la « javellisation sémantique ». C’est ainsi que « trop » a remplacé « très », que les jeunes ont troqué « beaucoup » pour « grave ». Le semantic bleaching est aussi à l’origine de pléonasmes tels que « vite se dépêcher » ou « opportunité à saisir ». Si ces derniers existent, c’est parce qu’il a fallu requalifier des termes qui perdaient de leur expressivité.

Le semantic bleaching compte parmi les processus d’évolution de la langue les plus fréquents. Lorsqu’un nouveau mot apparaît, il efface celui dont il prend la place (« moult » a disparu car « beaucoup » était plus utilisé). Cela se manifeste également par la création d’expressions pléonastiques. Ce dernier mécanisme est particulièrement utilisé par la jeunesse, qui cherche à créer sa propre empreinte langagière, ses propres mots pour dire son intensité, en se différenciant des aînés.

L’argot des jeunes évolue vite, ce que les adultes et les puristes ne voient pas toujours d’un bon oeil. Pourtant, c’est à travers ces mouvements de sens et de catégories que la langue se renouvelle et survit. La créativité de ce langage exprime des intensités, des émotions, une certaine authenticité. Peut-on en dire autant des formules-perroquet ? S’il faut une certaine stabilité pour qu’une langue reste commune, trop de figement peut aussi la tuer – et décrédibiliser son expressivité.