Le 4 mars 2019

Où sont passés les pas perdus?

Quel meilleur terrain qu’une gare pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans le nouveau rapport au temps qui transforme le quotidien? En histoire, François Hartog a théorisé le « présentisme ». Chez les physiciens, « la distinction entre passé, présent et futur ne garde que la valeur d’une illusion », disait Einstein. Dans une gare, le présent de celui qui attend, le présent de celui qui arrive et le présent de celui qui part sont différents, parfois antérieurs. Ils sont pourtant si semblables dans leurs capacités à transporter chaque individu dans un temps qui lui est propre, et somme toute, très relatif. En fait, d’une certaine manière, comme un univers à échelle humaine, la gare raconte la multiplicité des mondes chère aux physiciens, symboliquement aussi, elle est un espace et un moment de bifurcation.

Dans un monde où tout semble s’accélérer, comme aspiré par un ultra-présent perpétuel, la gare figure le lieu par excellence de la relativité du temps présent. 

Les nouvelles activités dessinent le mythe moderne d’une vie gloutonne où tout doit être possible partout. Une vie technicisée où il faut faire des choses, les montrer et les quantifier. En s’ouvrant à une circulation piétonnière, autre que pendulaire ou ponctuelle, ainsi reliées à la ville, les nouvelles gares contribuent à la réappropriation de la ville par le piéton. On revient à l’échelle du pas. Le lieu, historiquement, symbolisait une entrée et une sortie de ville, mais aussi une frontière invisible, marquée par l’espace clos de la gare. Désormais, la gare prolonge la ville autant qu’elle en fait partie. D’un point de vue sémiologique, cette nouvelle occupation de l’espace, et son corollaire, l’occupation du temps, sont signifiants là encore. En 50 ans, avec le TGV ou Google Map, la sensibilité humaine à l’espace-temps s’est transformée comme jamais antérieurement. En anglais, gare se dit « station », parce qu’on y « stationne ».

D’un point de vue critique, la recomposition de l’espace intérieur des gares s’inscrit dans l’idée contemporaine qu’un temps utile est un temps connecté, sans ennui, ni pas perdus.

La gare était le lieu du temps court, par définition le transit. En devenant destination sportive ou énergétique, elle devient le lieu possible d’un temps long, dans un ultra-présent maitrisé. Dans ce contexte, mettre les nouveaux lieux de vie urbains à l’épreuve des sciences humaines est absolument nécessaire. Pédaler pour recharger son portable n’a rien d’anecdotique, cela raconte le monde et ses tensions culturelles. Pour certains, d’un point de vue moral et engagé, cela dira qu’il faut mériter l’énergie de son téléphone en la produisant soi-même, prenant ainsi sa part à la protection de la planète, pour d’autres, d’un point de vue mercantile, que tout est bénéfique et nécessairement contractuel. Il n’y a plus de pas perdus…