Le 10 mars 2019

Le crowdfunding rend-il fou(le) ?

Quel point commun entre la Statue de la Liberté et le dernier film d’Agnès Varda ? D’un siècle à l’autre, tous deux ont été financés par crowdfunding. Ce système permet de lever des fonds en s’adressant à des particuliers plutôt qu’à des banques. Il signifie littéralement « financement par la foule », et son équivalent français, « financement participatif », s’emploie nettement moins car sémantiquement plus faible. En France, on se contenterait de participer quand les anglo-saxons font foule. 

Le succès du crowdfunding s’explique sans doute parce qu’il est un mode de financement sans intermédiaire.

Il s’inscrit en cela dans une tendance à valoriser l’absence d’intermédiaires et de médiations. Tendance particulièrement active dans le secteur de la consommation et des médias. 

Or, quand les instigateurs d’un projet font appel au crowdfunding, c’est bien souvent qu’ils n’ont pas réussi à lever des fonds de façon institutionnelle. S’adresser à la foule permet de donner de la légitimité à un projet boudé par les investisseurs ou les banques. Autant qu’une dernière chance, c’est un défi et un geste de contestation.

Il n’est pas inutile de corréler cette adresse à la « foule », avec la résurgence d’apostrophes au « peuple » ou aux « gens » dans les discours politiques.

En effet, ces discours cherchent à constituer leur audience comme un groupe doté d’une volonté commune, défini en opposition avec les élites intellectuelles, financières et politiques, et dont l’expression serait muselée. S’inscrivant dans ce contexte de rejet, ils insistent sur la nécessité de se débarrasser des instances représentatives. Car ces dernières sont perçues comme des organes illégitimes trahissant la volonté populaire. Le succès des concepts de votation citoyenne, ou des référendum d’initiative populaire, s’inscrit aussi dans cette tendance. 

L’absence d’intermédiaire, en politique comme en matière de financement, est extrêmement ambivalente et soulève un certain nombre de questions.

Certains projets à succès n’auraient pas vu le jour sans le crowdfunding comme ce film d’Agnès Varda et JR Visages Villages. Sa nomination aux Oscars dans la catégorie documentaire donne ici raison à la foule. D’autres ne sont au mieux que des projets farfelus voués à l’échec, au pire des arnaques.

De plus, rien n’oblige l’initiateur d’une levée de fonds à employer l’argent dans le but annoncé. Il peut s’évanouir dans la nature en emportant la mise. Rien n’assure de la réussite de son projet. L’absence de représentations politiques engendre les mêmes paradoxes : si elle permet un exercice plus direct du pouvoir par les citoyens, il devient plus difficile de demander des comptes sur cet exercice.

Dans cette construction idéologique émergente, la foule semble disposer d’une capacité à conférer de la légitimité. Le crowdfunding rend ce mécanisme visible et mesurable car la participation financière permet de quantifier l’intérêt suscité par un projet, et de le mener à bien en contournant les institutions.