Le 18 février 2019

Que perdons-nous en consommant local?

La France est fière de sa gastronomie. Celle-ci jouit d’une reconnaissance incontestable à l’international, au point qu’on ne puisse se représenter la France sans sa « grande cuisine » et « ses grands chefs ». Pourtant, en ville surtout, la notion de cuisine « traditionnelle » se fait de plus en plus timide. Elle est remplacée par un adjectif, servi à toutes les sauces : « local ». Le terme s’est diffusé partout : bière locale, artisanat local, savoir-faire local — bref, consommer local. Ce substitut n’a rien d’anodin.

Apparu conjointement à l’essor du végétarisme et de l’alimentation biologique, le « localisme » (car il a un nom !) s’inscrit dans la gamme très contemporaine des engagements pour un mieux-manger.

Plusieurs éthiques peuvent sous-tendre ce projet : réduction de l’impact énergétique de la consommation, contribution à l’économie de proximité et préférence culturelle. Au diable, les épices, les légumes et les fruits qui font le tour du monde avant d’arriver dans l’assiette. Louable, généreux, les qualificatifs ne manquent pas. On aurait tout à gagner en consommant local. Même en plein Paris, les premières fermes verticales pourraient rendre possible cet idéal du 100% local.  

Localisme : dès qu’un mot a son « isme », par principe, il faut en chercher l’isthme.

Local ou traditionnel? Bien sûr, les deux termes ne réfèrent pas entièrement à la même chose.  Quelle qu’elle soit, la « cuisine locale » revendique une existence territoriale que la « cuisine traditionnelle » n’insinue pas. Si la cuisine traditionnelle est pas essence locale, la cuisine locale n’est pas nécessairement traditionnelle. Nouveau label d’authenticité et de qualité, le localisme finirait pourtant par faire douter du « fait maison ».

La reconnaissance du repas gastronomique à la française au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO a montré que la gastronomie française était plus qu’une cuisine, une pratique sociale, le repas, et une représentation sociale du bien-manger. Ce faisant, pour valoriser leur attachement à l’environnement, les « locavores » (car ils ont un nom aussi !) rejettent l’héritage culturel porté par la cuisine dite « traditionnelle ». D’une certaine manière, reconnaissons-le, localisme rime avec protectionnisme. Ce qui est bon pour l’environnement l’est-il naturellement pour la société? C’est à voir.